Récupérateurs domestiques d’eaux pluviales
jeudi 29 mars 2007,
par dsne
SOMMAIRE
Récupérateurs
domestiques d’eaux pluviales
Les
faibles pluies du printemps ont encore créé cette année
de vives tensions vis à vis des usages de l’eau et le
Conseil Régional a décidé d’octroyer des
subventions aux particuliers qui réaliseraient un équipement
pour récupérer et stocker les eaux pluviales.
Maintenant que la situation s’est apaisée avec le retour
des pluies d’automne, Deux Sèvres Nature Environnement a
souhaité faire le point sur cette question en demandant une
contribution à Christian Geay. Sa vision, plutôt
agronomique a suggéré à François-Marie
Pellerin, avec sa sensibilité d’hydro-géologue,
des arguments parfois complémentaires, parfois contradictoires
de l’intérêt de ces stockages. Nous vous proposons
donc ci dessous les analyses de Christian, suivies sous forme
d’annotations de bas de page, des réflexions de
François-Marie.
Qu’en
penser ?
-
Le développement durable à l’échelle de
chacun.
-
Un bon moyen de communication sur le patrimoine EAU, pour la
Collectivité… à défaut d’une
efficacité sur les quantités d’eau économisées.
Utilisateur
de bidons de récupération d’eaux de pluie depuis
une dizaine d’années pour arroser mon potager,
permettez-moi de réfléchir tout haut à
l’intérêt, mais aussi aux limites de cette
récupération des eaux pluviales, pour le particulier et
pour l’environnement, compte tenu du coût pour la
Collectivité(A).
I
– Intérêt pour le particulier
1)
pouvoir disposer d’eau pour le potager, même en
périodes d’interdictions préfectorales, pour
arroser son jardin. Et pour les stockages importants, on pourrait
même dire être à l’abri des coupures d’eau
du réseau. Ces coupures d’eau deviennent d’ailleurs
plus improbables dans notre région majoritairement sur
sous-sol calcaire, donc bien pourvue en nappes phréatiques.
Cependant de nombreuses ressources ont été abandonnées
car trop affectées par les pollutions diffuses des engrais et
pesticides agricoles. De plus, dans peu de temps les réseaux
d’adduction d’eau potable seront quasiment tous
interconnectés, ce qui est encore plus indispensable dans le
nord des Deux Sèvres où le sous sol est granitique,
donc laissant l’eau ruisseler mais ne permettant pas
l’accumulation dans des nappes phréatiques(B).
2)
l’eau récupérée n’est pas chlorée
comme l’eau du robinet. C’est un atout pour
l’arrosage des plantes. Si une forte chlorose se manifeste par
le jaunissement des feuilles, une faible chlorose passe plus
inaperçue car elle se limite à une faible croissance de
la plante ; ce qui est arrosé avec l’eau du récupérateur
est beaucoup plus « poussant ».
3)
Mais pour le porte monnaie, c’est moins évident !
La
Région Poitou Charentes finance à 30 % les petites
installations avec un plafond de 50 euros pour
1 m3 au
moins stocké. Il reste donc environ 100 euros à
la charge du particulier (bidons, adaptateurs sur descentes de
gouttières, tuyauteries, robinets…).
[1] En
étant très optimiste, on peut espérer remplir le
bac 5 fois, donc
récupérer 5 m3
dans l’année
(ce qui est très large compte tenu de mon
expérience personnelle depuis plusieurs années, car la
pratique montre que c’est lorsque le besoin d’eau est le
plus fort qu’il pleut le mois souvent, alors qu’en hiver
le bac déborde !) Le
prix de l’eau du robinet varie de 1 à 3 euros le m3
selon les distributeurs. Si on prend une moyenne de 2
euros le m3,
il faut donc 100 € / 2 € = 50 m3
pour atteindre
le seuil de rentabilité, soit 10 ans… Les bidons
exposés au soleil tiendront-ils 10 ans ?… Et pour les
grosses installations, la prime peut atteindre 1
300 euros pour 10 m3
stockés. Si le
coût total de l’installation atteint 3 900
euros, il reste à la charge du particulier 3 900 - 1 300 = 2
600 €, donc le seuil de rentabilité se situe à :
2
600 € / 2 € = 1 300 m3,
soit 26 ans si on fait le même calcul que précédemment
avec 5 remplissages par an.
Le
choix de récupérer l’eau relève donc
surtout d’une démarche d’accès à
l’autonomie, et d’une volonté d’apporter sa
pierre au développement durable (est-ce aussi le côté
Robinson Crusoë qui sommeille en chacun d’entre nous ?),
avec la satisfaction de disposer d’une eau d’arrosage
sans chlore, plutôt
que d’un souci de faire des économies(C).
II
– Intérêt pour l’environnement… pas
évident ?… !
L’eau
stockée en bidons quelque temps n’est pas ajoutée
ou soustraite au cycle de l’eau quand elle est utilisée
pour les chasses d’eaux ou les nettoyages car elle retourne au
milieu naturel et contribue à l’alimentation des
rivières et des nappes phréatiques(D).
C’est plutôt bien en périodes très
sèches. D’ailleurs certains ruisseaux ne doivent leur
survie estivale qu’à l’alimentation régulière
de la station d’épuration la
plus proche !(E) Ce
n’est plus vrai quand elle est utilisée en été
pour l’arrosage, car la totalité de cette eau retourne
dans l’atmosphère par l’évaporation au
niveau du sol et la transpiration des plantes (selon les espèces
végétales il faut de 350 à 850 litres d’eau
« évapotranspirés » pour récolter 1
kg de matière sèche végétale).
Ajoutons
à cela qu’on a tendance à moins économiser
l’eau quand on ne la paie pas, et nous arrivons à
un cycle de l’eau encore plus négatif(F).
Le véritable gain pour l’environnement
serait de consommer moins ; moins d’eau pour le lave-linge,
pour la machine à laver, pour la cuvette des WC, la douche
au lieu du bain…(G)
III
– Quel coût et quelle efficacité pour la
Collectivité ?
1)
Quel coût ?
La
Région Poitou-Charentes a prévu de financer 1
000 petites installations de 1 m3
au moins avec un plafond
de 50 euros par installation, soit 500 000 euros
pour un stockage de 10 000 m3
minimum. Pour
les grosses installations la Région s’est engagée
pour financer les 200 premières demandes, soit un coût
de 260 000 euros pour 2 000 m3
minimum. Au total
la dépense régionale atteindra donc 760 000 euros
pour un volume d’installations de 12 000 m3,
soit 60 000 m3 d’eau
stockables si on considère pouvoir les remplir 5 fois par
an.[2]
2)
Quelle efficacité directe ?
Année
1988 Année 2003
Surfaces
irrigables (en ha) : 136
700 243 900
Surfaces
irriguées : 98
500 188 800 [3]
L’irrigation
agricole consomme, hors périodes de crise,
environ 1 500 m3 d’eau
par ha, soit 1 500 m3 x
188 000 ha = 283 200 000 m3
pour l’ensemble
de la région Poitou-Charentes. Lorsque le programme
de subventions sera réalisé, les 60 000 m3
récupérés par les stockages
familiaux représenteront 0,02 % du volume de l’irrigation
agricole.
On
pourrait donc formuler une autre suggestion : Pourquoi ne pas réduire
l’irrigation agricole de 0,02
%, donc passer de 1 500 m3
à 1499,7 m3
par hectare ?
Est-ce vraiment utopique ? Peut être pas, bien que ce soit
l’Etat qui réglemente les usages de l’eau (le
Préfet) alors que c’est la Région Poitou
Charentes qui finance cette initiative visant à s’équiper
en stockages.
Dans
ce contexte, il faut comprendre comme oeuvre uniquement pédagogique
l’article pleine page 3 de la Nouvelle république du 10
février 2006, consacré au Préfet des Deux Sèvres
photographié devant une cuve avec la légende suivante :
« L’une des fiertés d’un homme soucieux de
donner l’exemple : les deux cuves récupératrices
d’eau de pluie qu’il a fait installer
dans les jardins de la préfecture »(H).
3)
Mais un levier de communication essentiel
Cette
campagne de subventions, très médiatisée, aura
fait mieux prendre conscience à chacun que l’eau n’est
pas un bien inépuisable et gratuit, et qu’à ce
titre, tout ce qui peut permettre de mieux la gérer est bon à
prendre. Les jardineries ont été littéralement
prises d’assaut, au mois de juin il fallait souvent se mettre
sur une liste d’attente pour obtenir des
bidons(I).
L’impact aura donc été très fort.
Conclusions
Ce
système de subventions aux capacités de stockage me
laisse donc très dubitatif ; Je crains qu’il ne
constitue, pour partie, une pédagogie inverse de celle
souhaitée, car elle incite au gaspillage au lieu d’inciter
à l’économie. De plus, cela fait diversion au
réel problème des économies d’eau, car on
focalise l’attention sur les familles comme responsables de la
pénurie, alors que les économies seraient à
réaliser d’abord par les très gros consommateurs.
Enfin, la dépense régionale est disproportionnée
par rapport à l’efficacité qu’elle procure.
Il faudrait, à mon sens, mettre beaucoup plus l’accent
sur les économies d’eau : économies sur les
lave-vaisselle et lave-linge, les chasses d’eau, les stations
de lavage… ainsi que sur l’irrigation agricole et la
traque systématique des fuites ; de l’eau du robinet qui
goutte de temps en temps aux fuites des réseaux publics
d’adduction d’eau potable qui atteignent quelquefois plus
de 40 % des quantités pompées.
Le
débat est ouvert, n’hésitez pas à nous
contacter pour nous faire part de votre point de vue.
Christian
GEAY
[1]
: Données
chiffrées tirées du forum d’information sur la
récupération de l’eau
pluviale,
animé par Serge Morin, vice président du Conseil
Régional.
[2]
: Compte rendu de la
commission permanente du Conseil Régional, Nouvelle
République
du 16 juin 2006
[3]
: Services statistiques
du Ministère de l’Agriculture
(A)
FMP : Cette
initiative régionale est bien dans « l’air du
temps ». Au niveau national, il est proposé un projet de
loi permettant un crédit d’impôt pour la mise en
place de ce système chez les particuliers et une obligation
pour les bâtiments publics.
(B)
FMP : A ce
propos, la sécurisation de la distribution de l’eau
potable est effectivement une nécessité pour faire face
non seulement à des évènements climatiques
exceptionnels (aspect quantitatif, et qu’il ne faudrait pas
assimiler au déficit chronique provoqué par
l’irrigation trop intensive) mais aussi à une pollution
ponctuelle accidentelle (aspect qualitatif) même si sa
probabilité est faible. Cela consiste à ne pas se
fonder sur une seule source d’approvisionnement. Mais ces
interconnexions ne se mettent en place qu’avec lenteur et se
heurtent à leur coût, mais aussi à une
organisation éclatée et complexe, héritée
de l’histoire et qu’il est difficile de surmonter sans se
garantir d’effets pervers (élus locaux ayant le
sentiment d’être dépossédés, spectre
d’une possible privatisation de la gestion de l’eau
potable facilitée par le regroupement, etc…). Enfin,
Christian a raison d’insister sur la pollution des nappes
phréatiques : sans cette pollution diffuse d’origine
essentiellement agricole et, dans une moindre mesure liée aux
pratiques de désherbage de collectivités locales et
d’organismes en charge des voies de communication, la question
de cette sécurisation se poserait plus simplement et à
moindre coût car les forages « historiques » en
nappe phréatique resteraient opérationnels.
(C)
FMP : je
pense qu’il ne faut pas dévaloriser l’encouragement
à ces gestes « éco-citoyens » même
si, sans illusion, je sais que c’est le réflexe plutôt
égocentrique qui est souvent le plus flatté. Mais il
convient de les mettre dans un contexte global que Christian
développe bien en conclusion de son article. Il ne s’agit
pas, en effet, de culpabiliser systématiquement chaque
individu dans le but d’esquiver la responsabilité
majeure de tout un pan de groupes socioprofessionnels bien identifiés
et minoritaires, y compris au sein de leur propre métier. Dans
notre région Poitou-Charentes, en période d’étiage
(l’été), 90% de la consommation en eau est le
fait de l’irrigation agricole. Sur le plan qualitatif : FNE
(France Nature Environnement) calcule à partir des données
de l’Agence de l’Eau Loire-Bretagne que l’agriculture
participe aux apports de pollution nette à la hauteur de 80%
pour les nitrates (ce bassin inclut la Bretagne), de 60% pour le
phosphore, de 64% pour la Matière Organique alors que le
calcul de la contribution aux apports de pesticides est trop peu
fiable par manque de données (in
« La
lettre eau » n°35 : revue du Réseau Eau de FNE).
(D)
FMP : Il faut
mentionner une petite nuance qui relève d’un aspect un
peu complexe de Bassin Versant (territoire limité, en première
analyse, par les limites de partage des eaux). En effet, par
l’intermédiaire des grands équipements, il peut
être soustrait à un bassin versant un volume d’eau
parfois non négligeable et qui est restitué (ou non) à
un autre Bassin. En période de déficit hydrique
(l’été), ceci peut ne pas être négligeable.
(E)
FMP : Cette
situation est imposée par les sur-prélèvements
estivaux qui tarissent les sources ; elle est non-réglementaire
car les effluents traités des stations doivent être
dilués par le débit des exutoires. D’ailleurs les
nouveaux projets de station sont parfois contraints de créer
des stockages tampons pour attendre les débits d’hiver !
(F)
FMP :
Peut-être, mais je pense que sur ce plan, la marge de progrès
est plus dans le choix de plantes (ornementales ou potagères)
moins gourmandes en eau. L’action pédagogique des
jardineries et autres pépiniéristes devrait être
plus sollicitée sur ce point (voir remarque « I »).
(G)
FMP : Cet
argument est indéniable.
(H)
FMP : Oui,
Christian a raison, cependant il convient de nuancer : 1m3
d’eau potabilisée n’est pas tout à
fait équivalent à 1 m3
d’eau « brute ». Le traitement de l’eau
entraîne des coûts d’autant plus importants que
l’eau brute est impropre à la consommation, mais aussi
des impacts environnementaux : évacuation des sous-produits de
traitements, consommation d’énergie, concentration des
points de prélèvements et justification de barrages…
(I)
FMP : voir
remarque « F ». J’adhère totalement à
cette conclusion de Christian : on aurait pu attendre de la part de
la Région qu’elle saisisse l’opportunité de
cette action pour renforcer une grande campagne de sensibilisation
générale sur les économies d’eau. La Ville
de Niort l’a fait en son temps, et cela a été
efficace.
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