Que penser des carburants d’origine végétale ? (2/2)


mardi 17 juillet 2007, par dsne

Que penser des carburants d’origine végétale ? (suite)

Association Kokopelli, production de graines et semences pour le jardin

L’Association Kokopelli a été créée, durant le printemps 1999, pour reprendre le flambeau de Terre de Semences

qui oeuvrait, depuis 1994, à la protection de la biodiversité et à la production et distribution de semences issues

de l’agriculture biologique et biodynamique.

Mettez du sang dans votre moteur !

La tragédie des nécro-carburants

Campagnes d’intox

Au Salon de l’Agriculture 2007, une partie du hall 2 s’était transformée en salon de l’automobile ! Ils étaient tous là, Peugeot, Ford, Renault, etc. avec des grosses planètes qui pendaient du plafond et des petites fleurs peintes sur les portières des voitures. Emouvant : ils clament haut et fort qu’ils vont sauver la planète avec l’éthanol et les huiles de colza ! Les grands slogans sont lancés : biodiesels, biocarburants, or vert, carburants verts, « le carburant qui voit la vie en vert »... L’édition spéciale Ford des Cahiers de l’Automobile titre « Bio-Carburants », Bio faisant 7 cm de hauteur et carburants faisant 1,5 cm de hauteur : les grands pièges de la sémantique pour endormir le peuple. Le même magazine en page 7 titre « le bio en 40 questions ». Quel « bio » ?

Est ce une nouvelle abréviation pour « biocarburant » ? Plus l’intoxication est grosse, mieux elle passe ! Pourquoi se gêner ? Les 40 questions sus-dites concernent les AGROcarburants. Nous apprenons dans cet article que les carburants végétaux n’ont pas été développés plus tôt parce que « le contexte économique, politique, énergétique n’était pas jusqu’ici favorable ». En clair, parce que les pétroliers ne l’avaient pas encore décidé !

L’attribution du terme « bio » pour les nécro-carburants gagne en tout cas du terrain rapidement. Certaines voitures roulant au carburant végétal ont même la mention « bio » peinte sur la carrosserie. C’est le coup de grâce pour l’agriculture bio, d’autant plus que la pression des lobbies à Bruxelles cherche à imposer une agriculture bio de « seconde génération » avec une pincée de pesticides par-ci et une demi-pincée de chimères génétiques par-là ! Les cahiers des charges de l’agro-bio sont en passe de devenir des cahiers de décharge ! Pinçons-nous le nez.

L’industrie de l’automobile s’auréole, ad nauseam, d’une surenchère de slogans verdoyants. Saab vante une de ses voitures avec le logo suivant « Les forces de la nature auront toujours besoin de s’exprimer. Libérons-les ». Les rallyes deviennent « bios ». Les voitures et les pneus « écolos ». Les voitures deviennent « propres ». C’est la « passion verte », etc.

Inversion des valeurs. Perte de sens. Double langage. Dérives sémantiques.


Et si on proposait un moratoire sur les carburants végétaux !

Les carburants végétaux ne sont pas bios : ils sont issus de plantes cultivées avec toute l’artillerie lourde des intrants de l’agro-chimie et des pesticides. Les termes « biodiesel », « bioéthanol » et « biocarburants » sont passés en un temps record dans le langage commun, suite à un énorme matraquage publicitaire et médiatique. Ces carburants végétaux sont obtenus grâce à des processus d’extraction industrielle très complexes. Le terme « bio » signifie « vie ». On voit difficilement ce qui permettrait à ces carburants végétaux de mériter le préfixe bio. Parlet- on de bioblé, ou de biotomate ou de biomaïs ? Nous sommes là au coeur d’une gigantesque arnaque sémantique. C’est bien plutôt de « nécrocarburants », de « nécroéthanol » et de « nécrodiesel » qu’il faudrait parler. Nécro signifie mort et ce préfixe seul peut qualifier les aspects techniques, écologiques et humains de cette sinistre farce.

Les carburants végétaux ne sont pas verts, ils seraient même plutôt rouges, de la couleur du sang. Ils vont accroître l’immense tragédie de la sous-nutrition, de la mort de faim, de la misère sociale, du déplacement des populations, de la déforestation, de l’érosion des sols, de la désertification, de la pénurie en eau, etc.

Les grands groupes pétroliers qui se sont alliés aux grands groupes de l’agro-alimentaire, aux grands groupes de l’agro-chimie et aux grands groupes semenciers pour lancer cette farce grotesque tentent de tranquilliser le citoyen en prétendant que les carburants végétaux ne représentent aucune « concurrence pour les filières alimentaires ».


Désertification et Erosion

Pas de « concurrence pour les filières alimentaires ». Et pourtant, savez-vous:

- que l’année 2006 fut déclarée par l’ONU « Année Internationale des Déserts et de la Désertification ».

- que les activités agricoles génèrent une érosion telle que, chaque seconde, ce sont 2420 tonnes de sol qui partent dans les océans ou dans les vents.

- que chaque heure de la journée, ce sont 1370 hectares de terres qui sont désertifiées à jamais.

- que 36 000 personnes meurent de faim tous les jours.

- que, selon la FAO (Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture), la surface moyenne de terre arable par habitant était de 0,32 hectare en 1961/1963 (pour une population mondiale de 3,2 milliards), de 0,21 hectare en 1997/1999 (pour une population mondiale de 6 milliards) et sera de 0,16 hectare en 2030 (pour une population mondiale estimée à 8,3 milliards).

- que, selon certains experts indépendants, les projections ci-dessus sont hautement optimistes car la surface moyenne de terre arable par habitant dans les pays pauvres sera seulement de 0,09 hectare en 2014.

- que ces mêmes experts n’ont pas pris en considération, pour leurs calculs, le boom des agro-carburants et les bouleversements climatiques.

- que, selon la FAO, l’Inde perd chaque années 2,5 millions d’hectares de terres et qu’à ce rythme là, il ne restera plus un gramme de terre arable dans ce pays en 2050.

- qu’au cours des 20 dernières années, environ 300 millions d’hectares (six fois la surface de la France) de forêt tropicales, ont été détruits pour implanter des domaines fermiers et des pâturages ou des plantations à grande échelle d’huile de palme, de caoutchouc, de soja, de canne à sucre et autres récoltes.

- que, dans l’Iowa, le coeur de l’empire transgénique du maïs et du soja, les églises dans les zones rurales surplombent les champs d’1,5 m parce que l’Iowa a perdu 1,5 m de sol fertile en un peu plus d’un siècle.


Bilan négatif de l’éthanol

C’est d’ailleurs dans l’Iowa (à Goldfield et Nevada), en allant filmer des usines de production d’éthanol, que nous avons pu obtenir des chiffres précis quant au bilan énergétique de ce carburant végétal. Voyez avec nous le désastre. L’usine de Goldfield transforme tous les ans 450 000 tonnes de maïs (pour produire 190 millions de litres d’éthanol) mais, pour ce faire, elle brûle tous les jours 300 tonnes de charbon (qui arrivent par camion de bien loin) et elle relâche benoîtement du CO2 dans l’atmosphère. Cela fait tousser les écologistes ! Surtout avec 200 centrales de ce type qui se profilent à l’horizon aux USA. Le charbon, c’est pas très propre mais le gaz est tellement cher : alors certains envisagent de faire tourner les centrales d’éthanol au bois. Quitte à ce que les forêts des USA brûlent de sécheresse, autant les faire brûler dans les usines d’éthanol. Le problème restant que les forêts qui brûlent sont souvent situées à des milliers de kilomètres.

Tentons d’esquisser un bilan (provisoire) de la centrale de Goldfield dans l’Iowa. Pour produire 1 litre d’éthanol, il faut transformer 2,37 kilos de maïs, brûler 500 grammes de charbon et utiliser 4 litres d’eau.

Le Professeur Pimentel, de l’Université de Cornell (Ithaca, New-York) a prouvé déjà, depuis de nombreuses années, que le bilan énergétique basique de la production d’éthanol est complètement négatif car la production de maïs a un coût réel (intrants, pesticides, travail) sans parler de l’amortissement du matériel agricole qui n’est jamais pris en compte car le bilan serait par trop indécent. Bref, selon le Professeur Pimentel, le carburant végétal réchauffe davantage la planète que l’essence !


Et la facture cachée ? Pas vu, pas pris

- Les agro-carburants vont accélérer la destruction des écosystèmes en répandant encore plus d’intrants et de pesticides dans les sols, dans l’atmosphère et dans les eaux.

- Un litre d’éthanol entraîne l’érosion de 15 à 25 kg de sol : érosion, entendons-nous bien, signifiant disparition pure et simple, éradication.

- Qu’en est-il de l’eau? C’est le bouquet final. Il faut, selon les régions, de 500 à 1500 litres d’eau pour produire un kilo de maïs. Cela signifie que la production d’un litre d’éthanol à base de maïs requiert l’utilisation de 1200 à 3600 litres d’eau !

C’était, il y a quelques temps, la journée mondiale 2007 de l’eau, lancée par la FAO avec le mot d’ordre : « Faire face à la pénurie de l’eau ». Cette journée mondiale de l’eau est toujours l’occasion pour les grandes nations occidentales (qui exploitent sans vergogne les pays pauvres et qui leur vendent des armements) de verser quelques larmes de crocodile. Quelques larmes seulement : ne faut-il pas faire face à la pénurie de l’eau?

2,6 milliards d’humains sans assainissement, 1,3 milliards d’humains sans accès à l’eau potable et 3800 enfants qui meurent tous les jours de maladies liées au manque d’eau potable. Les optimistes invétérés nous rétorqueront sûrement que ces enfants sont déjà comptabilisés dans les 36 000 personnes qui meurent de faim tous les jours ! Rappelons également que l’agriculture consomme 90 % de l’eau douce du monde.


Et les filières courtes ? A la lecture de cet article, des amis nous écrivent déjà pour nous parler des filières courtes de production d’huile qu’ils tentent de mettre en place pour lutter contre l’usage dévastateur du charbon de bois et de la déforestation.

Par exemple au Cambodge. Tout en nous précisant que le pays est dans un état de totale insécurité alimentaire. Que faire ? En France, des associations se mettent en place pour gérer des filières courtes de production d’huile pour du diesel végétal. En bref, pour produire du biodiesel bio. Notre question est : avec quels fondements ? Nous avons déjà parcouru des articles sur les filières courtes d’huile qui préconisent, par exemple, le tournesol parce qu’il demanderait moins « d’intrants ».

Les gros mots sont lâchés. « Moins d’intrants ». Dans l’agriculture, un intrant est quelque chose que l’on fait entrer parce que quelque chose est sorti. On nous pardonnera, nous l’espérons, l’analyse des mots. Avec le terme intrant, nous sommes encore dans le même paradigme occidental : l’obsession de l’extraction. Dans ce cas précis, on « extrait » dans un « ailleurs » non localisé (mais de préférence un pays pauvre, c’est moins cher) de la biomasse que l’on va faire pénétrer dans un champ pour remplacer ce que l’on a « extrait » de la terre, en l’occurrence du diesel végétal.

2420 tonnes de sol partent dans les océans, chaque seconde. Notre obsession ultime devrait être la production d’humus. Nous devrions appliquer notre génie humain à la production d’humus. Pour ce faire, il faut bien sûr faire croître des plantes, avec des pratiques agro-écologiques bien précises et pourquoi pas, donc, des plantes à huile. Pourquoi pas ? Même sur une planète dans un état de famine ? Les questions d’éthique et de solidarité planétaire dépassent le cadre de cet article. Et en France, nous sommes mal placés pour donner des leçons car notre pays est le troisième exportateur mondial d’armements qui vont détruire les populations civiles.


Les chimères génétiques au renfort des carburants végétaux

Les grands gagnants de cette arnaque agricole du siècle sont bien sûr les multinationales « transgéniques ».

Aux USA, 70 % du maïs et du soja sont modifiés génétiquement. En Amérique du sud, Monsanto détient le contrôle absolu avec son soja transgénique résistant au round-up, un des herbicides les plus cancérigènes et mutagènes au monde. Selon les rumeurs, Monsanto se serait déjà associé à deux sociétés brésiliennes pour lancer de la canne à sucre transgénique sur le marché. Le porte-parole de Monsanto a déclaré que « il y a des études de développement, parce que c’est un marché intéressant, mais rien de spécifique pour l’instant... et rien d’officiel pour l’instant ». Pas d’illusion, cela fait sans doute 10 ans qu’ils bricolent des chimères de canne à sucre dans leurs laboratoires. Lorsque ce sera « officiel », les consommateurs seront mis devant le fait accompli, comme d’habitude.

En Europe, la Confédération des industries agroalimentaires de l’Union européenne (CIAA) a demandé à la Commission Européenne d’autoriser l’importation de nouvelles variétés de colza génétiquement modifié pour la production du diesel végétal.

Il est vrai qu’en France, la plupart des présidentiables (sauf un) se sont prononcés pour un moratoire sur les OGMs. Nous espérons qu’ils se sont engagés aussi pour un moratoire sur les OGMs éthanoliens.

Nous assistons, avec la folie des carburants végétaux, à une terrifiante et ultime (peut-être) concentration des grands capitaux entre l’agro-chimie, les nécrotechnologies, l’agro-alimentaire et les sociétés pétrolières, avec la complicité bienveillante des états. S’il est plus profitable de produire des carburants végétaux que des aliments, le grand capital s’orientera vers les carburants végétaux. Pierre Rabhi, dans le manifeste qu’il vient de rédiger pour fédérer un comité de soutien autour de Kokopelli, évoque un « tsunami alimentaire ». Avec 36 000 personnes « décédant » de faim (donc de manque de nourriture !) tous les jours, la planète Terre est dans un état de famine. Si l’on peut se permettre une comparaison, 36 000 personnes représentent 12 fois le nombre de personnes décédées dans les 2 tours en septembre 2001 !

Les mourants de faim décèdent dans l’indifférence la plus générale. Les agro-carburants sont une ignominie de plus dont se rend coupable la société occidentale. Les agro-carburants vont intensifier l’état de famine de cette planète. Après avoir oeuvré, pendant des dizaines d’années, à transformer cette belle planète en poubelle agricole et industrielle, le Capital, mû par une inspiration soudaine et quasi-mystique, brandit, en toutes directions, le spectre des bouleversements climatiques (toujours avec la complicité des états et de certains medias bien complaisants) et nous propose, dans sa grande mansuétude, une solution qui va sauver la planète : les carburants verts.

Grâce à une vaste campagne de narcose collective, le grand Capital accumule des dividendes, se donne une image verte, se concentre encore un peu plus et rigole !

Dominique Guillet, 24 mars 2007.

Pour lire la totalité de l’article, rendez-vous sur le site de Kokopelli :

http://www.kokopelli.asso.fr


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