Où en est la forêt domaniale de Chizé, six ans après la tempête ?
jeudi 16 mars 2006,
par dsne
Où en est la forêt domaniale de Chizé, six ans après la tempête ?
Un réveil difficile...
Au lendemain de la tempête du 27 décembre 1999,
les forestiers de l'ONF tout comme les habitants de ce
sud Deux-Sèvres et d'une grande partie du pays, constataient l'ampleur des dégâts.
Si au plan national les tempêtes avaient mis à terre
l'équivalent d'environ 4 ans de récolte, la quantité d'arbres abattus à Chizé avoisinait 20 récoltes annuelles,
soit presque 200 000 arbres, bouleversant radicalement
le paysage et les programmations contenues dans le
document de gestion ! (aménagement forestier)
Ce cataclysme marquait le début de longs mois d'exploitation parfois dangereuse, puis de reconstitution.
J'aborde ici le second aspect .
Des différences notables à l'échelle du
massif
Deux situations se dégageaient au lendemain de la
tempête, correspondant à deux grands types de peuplement forestier :
1 ) - L'état des futaies régulières (3184 ha où le hêtre
était très largement majoritaire)
2 ) - L'état des taillis sous futaie (1599 ha à dominante « chêne »)
L'inventaire des dégâts montra rapidement que les
futaies de hêtres (Fagus sylvatica) de plus de 60 ans
étaient détruites à au moins 80% du nombre de tiges en
place avant tempête. Il est important de préciser le contexte précis dans lequel cet événement climatique survint : les hêtraies des massifs de Chizé et d'Aulnay (hêtraies de plaine en aire limite de répartition) venaient de
subir un dépérissement1 très intense, au moins équivalent au dépérissement des années 1875-1890.
(1 : Le dépérissement de 1989-1994 a été provoqué par 2 facteurs essentiels conjugués : une hêtraie en limite sud de son aire de répartition en plaine et
un déficit hydrique cumulé de presque 600 mm sur 2 ans, accompagné de températures estivales fortes. )
Une forêt déjà fragilisée
Le dépérissement de 1989-1994 avait conduit l'ONF
à récolter les arbres mourants, sur plusieurs centaines
d'hectares. Les peuplements les plus âgés (80 ans et
plus) étaient soit récoltés en cette fin 1999 soit très
ouverts donc clairsemés et « perméables » au vent.
Cas 1 ) - la futaie2 régulière de hêtres.
(2 : La futaie est un peuplement forestier composé d'arbres « de franc pied » c'est-à-dire directement issu de semis (naturel ou artificiel) ou de plants. Il
existe différents types de futaie comme la futaie régulière (très répandue en forêts domaniales) la futaie irrégulière (exemple : futaie « jardinée » de montagne). Le taillis sous futaie combine la présence d'arbres de futaie (à des densités par hectare assez faible) avec des sujets de taillis qui ont été exploités
et rejettent de souche (cépées). La forêt Domaniale de Chizé possède des « TSF » taillis sous futaie chêne/charme, chêne/érables, la forêt Domaniale de
l'Hermitain présente (hormis ses belles futaies de chêne) des TSF Chêne/châtaigner. )
La quantité d'arbres restant sur pied après le 27 décembre dans les futaies de hêtres était telle qu'il n'était
pas envisageable de les conserver longtemps sans risquer de les voir, eu égard à leur brutal isolement, soit
victimes de coups de soleil estivaux, soit renversés par
les coups de vent, même faibles qui ne manqueraient
pas d'achever l'action du 27 décembre.
L'enracinement superficiel du hêtre, qui plus est
dans des sols très peu profonds (photo 1) du jurassique supérieur, dont la charge en cailloux calcaires est
rapidement élevée, explique l'effet « quille » ou « dominos » dont ont été victimes les hêtres en particulier.
Pour toutes les parcelles dans ce cas, la récolte totale, exceptés quelques petits noyaux stables et groupés
(parcelles 98 ou 99 par exemple), fut engagée.
Dès ce stade, les forestiers de l'ONF avaient envisagé
la protection des semis existants ou à naître. L'automne précédent avait connu une fructification forestière
importante (environ 3 par décennie) augurant ainsi
d'une bonne régénération naturelle.
Dans certaines parcelles déjà « ouvertes » par la
récolte des arbres dépérissants, l'installation de semis
naturels sur toute ou partie de leur surface était forte.
Il était donc impératif de préserver tant les graines que
les jeunes arbres de tout dégât intempestif dont pourrait être responsable l'exploitation ou le débardage
des chablis lors de passages répétés d'engins lourds.
Organiser les déplacements
Un premier réseau de cloisonnements d'exploitation fut imposé par l'ONF aux exploitants limitant
l'effet destructeur des engins sur la régénération et les
sols.
Dès la fin des exploitations, un réseau de cloisonnements sylvicoles, utilisant bien sûr une partie du
premier, fut implanté : des layons de 2,5 m environ de
large, distants entre eux de 6 à 8 mètres d'axe en axe
furent ouverts progressivement dans toutes les régénérations à l'aide de broyeurs forestiers.
Ces dispositions ont été mises en oeuvre progressivement au fur et à mesure de la vente et de l'enlèvement des bois, et de compléments de financement
importants en provenance du ministère chargé des
forêts, fonds destinés à la forêt publique ou privée.
Dès le printemps 2000 nos espoirs furent comblés.
De nombreux semis d'essences feuillues diverses colonisaient progressivement les parcelles.
Plus que jamais la vigilance des agents de l'office
était requise afin de préserver ces jeunes pousses engagées dans un cycle végétatif de plus d'un siècle.
Aujourd'hui, la surface actuelle du groupe de régénération sur le massif de Chizé dépasse largement les
1000 hectares !
Sur de nombreuses parcelles des « chandelles »
(photo 2) ont été conservées avec un objectif de conservation. Ces arbres morts sur pied sont utilisés tant
par les insectes que par des mammifères (chiroptères,
loirs, lérots, martres...) ou bien des oiseaux. J'ai pu
avec plaisir entendre et voir un torcol fourmilier grâce
à ces chandelles.
Cas 2 ) - Les « taillis sous futaie ».
Dans les peuplements traités en taillis sous futaie la
tempête occasionna des dégâts répartis très différemment. Des trouées de tailles et de formes très variées
clairièrèrent les taillis sous futaie. La cartographie
précise des trouées de chablis fut possible grâce à
l'utilisation d'un GPS adapté aux conditions d'utilisation forestières. Ces opérations furent en premier
lieu conditionnées par l'exploitation des chablis tout
comme dans le cas 1.
Photo 2 : chandelle.
Ici aussi, la régénération s'avéra excellente. Par contre la répartition des trouées au sein des peuplements
ainsi que l'hétérogénéité des surfaces renversées
posaient parfois la question de seuil minimum d'intervention.
Le principe de conserver les peuplements suffisamment fermés fut adopté. Au sein de parcelles de l'ordre
de 15 hectares se trouvent aujourd'hui conjointes, des
zones en régénération et des peuplement matures.
Ces dispositions confèrent à quelques zones du massif
des aspects irréguliers, multipliant les lisières, facteur
reconnu de richesse biologique.
Et maintenant ?
Six ans après la tempête, l'essentiel de l'activité de
l'ONF est concentré sur le suivi et l'entretien des régénérations naturelles.
Les opérations d'entretien portent principalement
sur la sélection des essences à conserver pour constituer les peuplements forestiers, et sur la lutte contre la
concurrence des essences semi-ligneuses ou ligneuses
vis-à-vis des semis naturels d'avenir.
Les deux éléments climatiques marquant cette dernière quinzaine d'années ont confirmé la nécessité de
développer une sylviculture locale axée sur le mélange
d'essences spontanées : érable champêtre et de Montpellier, alisier, cormier, chênes, charme, hêtre, merisier. Cette diversité permet d'envisager une meilleure
stabilité face à différents aléas, qu'ils soient d'ordre
sanitaire (insectes ou autres agents) ou climatique
(déficits en eau ou coups de vent). Bien sûr, face à des
coups de vents très violents la résilience d'une forêt
connaît des limites...
La prise en compte de cette nécessaire diversité
au sein des peuplements s'accompagne de mesures
techniques volontaristes. Je prendrai l'exemple de
la recherche du mélange des essences. Nous avons
observé à Chizé depuis 1983 la grande différence de
dynamique des différentes essences. Le hêtre atteint
parfois en 3 ans, plus du double de la taille du semis
de chêne. Après plusieurs années le hêtre, par son développement nettement supérieur (dans le jeune âge)
fera considérablement régresser la présence du chêne.
Il faut donc connaître localement les caractéristiques dynamiques de chaque essence pour mener
une sylviculture de mélange. Les mêmes questions se
posent 70 ou 80 ans plus tard au moment de la maturité des peuplements (âges d'exploitabilité). En effet
les essences connaissent des longévités différentes,
difficulté supplémentaire à intégrer dans la conduite
de peuplements mélangés.
Quels soins aux semis ?
La tâche quotidienne des ouvriers forestiers (photo 3) chargés de réaliser les opérations techniques
dans les jeunes peuplements est la suivante : équipés
de débroussailleuses à dos, ils parcourent les parcelles
de semis et réduisent la concurrence du cornouiller,
ou de l'aubépine par exemple, vis-à-vis des semis
à conserver. Ils opèrent une première sélection au
sein des essences préservées. Ils recherchent dans le
semis parfois très dense, les érables, alisiers, merisiers,
chênes, de belle vitalité et aptes à constituer le peuplement mélangé d'avenir.
Au fil de leur progression dans la parcelle, facilitée par les cloisonnements sylvicoles, les ouvriers
dégagent les sujets choisis, en coupant les proches
concurrents. L'intensité de l'opération est adaptée
au caractère de l'essence bénéficiaire. Ces opérations
renouvelées à plusieurs années d'intervalle s'accompagnent également de diminution de densité du nombre
de tiges au sein d'une même essence.
Les coûts importants de ces travaux sylvicoles imposent une recherche permanente d'efficacité.
Photo 3 : dégagement des jeunes plants.
Et la faune ?
L'ouverture de plusieurs centaines d'hectares de
régénération en forêt Domaniale de Chizé a fortement
modifié la répartition des masses végétales entraînant ainsi des modifications relatives aux espèces. La
biomasse s'exprime dans les régénérations dans un
niveau exploitable par le chevreuil. L'effet linéaire des
cloisonnements a multiplié considérablement la disponibilité alimentaire.
L'utilisation des cloisonnement sylvicoles par
l'engoulevent d'Europe par exemple est notable. Il y
a bien sûr d'autres espèces concernées par les transformations de la forêt. Je m'attarderais simplement
un instant sur l'engoulevent qui apprécie l'aspect rasé
de la végétation dans les layons girobroyés régulièrement. C'est la raison pour laquelle les interventions
pour travaux doivent être proscrites ou adaptées selon
les périodes de l'année. C'est ainsi que les ouvriers
forestiers évitent dans leurs travaux les zones autour
desquelles sont observés par exemple, busards saintmartin ou engoulevents (5 nids de cette espèce avec
oeufs ou jeunes sur une parcelle de 14 hectares par
exemple cette année).
La tempête a très souvent été évoquée comme une
catastrophe. Cela est vrai sur le plan économique et a
marqué profondément les propriétaires forestiers tout
comme les habitants attachés au patrimoine naturel.
Sur le plan écologique les modifications brutales apportées à la forêt ont apporté leur cortège d'évolutions
et de surprises.
Je suis certain que si je vous invite à une sortie de
Deux-Sèvres Nature Environnement sur le massif de
Chizé, vous me direz : chiche !
Ce sera pour moi l'occasion d'illustrer ce rapide
propos d'une sortie de terrain et de vous parler de la
réserve biologique intégrale.
A bientôt donc !
Daniel Barré.
Deux-Sèvres Nature Environnement 34 - 2 Décembre 2005
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