Encore une fois la preuve est faite que le département et la région vivent au-dessus de leurs moyens
quant aux prélèvements dans leurs ressources en eau.
En réalité la situation est chronique depuis une
vingtaine d'années. Sur le seul bassin versant de la Sèvre Niortaise et du Marais Poitevin, il est estimé que le
prélèvement est au moins deux fois trop important...
en année de pluviométrie « moyenne » !
Cette année, en Deux-Sèvres, les arrêtés préfectoraux
exceptionnels ont déclenché une forte médiatisation qui,
en retour, a redoublé la prise de conscience générale.
Des événements prévisibles
(paragraphe rédigé sur la base d'un article du bulletin
de nos amis de l'APIEEE)
Le débit des cours d'eau, surtout en zone à sous-sol
calcaire, comme c'est le cas en sud Deux-Sèvres, dépend
de l'état de la nappe. 2004/2005 : un hiver déficitaire en
pluie, et des recharges de nappes faibles et insuffisantes.
Après la période estivale de pompages, les nappes n'ont
pas été reconstituées. Les pluies hivernales ont été
inférieures aux moyennes, la surexploitation de l'eau
pendant l'été 2004, principalement causée par l'irrigation n'a pu être compensée. Les pluies « efficaces » pour
la recharge des nappes, sont celles tombant d'octobre à
mars, notamment lorsque la végétation ou l'évaporation
n'utilisent quasiment rien.
Il n'était tombé, entre octobre 2004 et mars 2005, que
257 mm de pluie au lieu de 500 environ habituellement !
Il y avait très peu de chances que la recharge des nappes
s'effectue correctement après cet hiver très déficitaire.
Donc, dès la fin de l'hiver dernier, les indicateurs
de la ressource en eau (niveaux de nappes et débits de
cours d'eau ) étaient pourtant au rouge vif. Les Associations (APIEEE, DSNE...) comme les Associations
de pêcheurs ont tiré la sonnette d'alarme et l'ont fait
savoir dans les articles de presse. Le mois de Mars connaissait parfois un visage de fin d'été...
Au début de la saison estivale, le Marais Poitevin lui-
même, toujours en eau dans sa partie « mouillée » (la
Venise Verte) au grand dam des médias télévisés à sensation, présentait déjà une eau stagnante qui annonçait l'asphyxie que nous avons connue cet automne.
Les premières mortalités de poissons apparaissaient.
Il était évident que le plus gros usage de l'eau en été,
l'irrigation, devait adapter ses pratiques aux circonstances. Une réduction très importante des surfaces irriguées
s'imposait ! Certains, une minorité, l'ont fait. En effet,
après des années de participation aux observatoires de
l'eau, nous sommes accoutumés aux demandes des irrigants qui veulent être informés au plus tôt, des mesures
de restriction susceptibles d'être prises par les préfets.
Mais ce n'était pas le bon moment pour la plupart
des autres qui comptaient sur d'hypothétiques pluies
de printemps... le miracle n'a pas eu lieu.
On savait aussi que, faute de mesures drastiques, les
usages prioritaires de l'eau potable ne pourraient être
satisfaits. De plus, les deux grands barrages du département (Touche-Poupard et Cébron) n'étaient emplis
qu'au tiers de leur capacité, augurant ainsi de sérieuses mesures d'adaptation.
Une administration plus responsable ...
En Deux-Sèvres, les mesures ont été précoces et
significatives. Compte tenu de la situation exceptionnelle décrite ci-dessus et malgré les chantages de toute
nature, une nouvelle attitude préfectorale a vu le jour :
en anticipant ses propres arrêtés et en interdisant ou limitant sérieusement les prélèvements dès le printemps.
Ceci n'est pas étranger non plus à un autre évènement déterminant : depuis l'an dernier, Environnementalistes, Pêcheurs et Consommateurs travaillent
ensemble sur des propositions communes et concrètes, aussi bien au niveau régional (collectif CARG'EAU)
qu'au niveau départemental.
Dès le mois de mars, l'affectation des deux barrages
était exclusivement dédiée à l'eau potable : ni irrigation, ni soutien d'étiage au-delà du débit dit « réservé »
(obligation réglementaire).
Dès cet hiver, une campagne de sensibilisation de la
part de la Ville de Niort et des ses Services Techniques,
a permis une économie de consommation de près de
20%. Cette modération s'est accompagnée d'une accélération de la recherche des performances du réseau
lui-même (fuites, etc.). Ce qui n'a pas empêché quelques
campagnes locales de dénigrement de la Régie : « Qui est
derrière le rideau ? » (citation d'un haut fonctionnaire).
... mais pas encore totalement cohérente.
Les prélèvements n'ont pas été partout réduits
autant que possible et nécessaire :
Depuis le mois de mars, une cellule de suivi des étiages
se réunissait toutes les semaines. Séance après séance, les
demandes de dérogations se relayaient : les unes justifiées
(fourrage...), les autres apparemment incontournables
en vertu d'un principe bien connu : la mise devant le fait
accompli (cultures contractuelles : tabac, légumes...), et
les dernières qui porteraient à sourire (jaune) : savez-vous
qu'à la veille d'un probable arrêté de restriction probable,
l'enrouleur est déployé ? Il faut donc une dérogation complémentaire pour faire un tour d'eau « technique » sur la
parcelle en question pour replier le matériel !!!
Ceci, sans parler des infractions, qui, si elles ont
été marginales, compte tenu des dérogations, restent
néanmoins d'autant plus insupportables que l'argument
entendu ici et ailleurs est le suivant : « Cela coûte moins
cher de se faire prendre que de ne pas irriguer ».
Mais le plus gros souci a été, comme les années précédentes, l'incohérence interdépartementale. Sur le bassin
versant de la même rivière, les prélèvements continuaient :
- soit les arrêtés étaient en-deçà des mesures deux-sévriennes (département de la Vendée : secteurs Autize,
Marais Poitevin... ; département de la Vienne : Sèvre
amont et secteur de Rom),
-soit les arrêtés permettaient par dérogations successives
un contournement excessif des restrictions (département
de la Charente-Maritime ; secteurs Boutonne, Mignon...)
La situation à ce jour :
Pour les milieux, la situation est très contrastée :
Le secteur de la Sèvre en amont de Niort et de St Maixent
est en grande souffrance depuis le début de l'été, malgré la
restriction complète sur le secteur depuis début mars. En
réalité, une part importante de l'alimentation de la Sèvre
Niortaise est issue des eaux de la Dive du Sud par un réseau
souterrain. Cette particularité hydrogéologique, qui empiète
sur le département de la Vienne, est prise en compte, mais
pas totalement. Or, à Rom et au-delà, les restrictions étaient
plus légères. Cet effet s'est ajouté aux prélèvements dérogatoires. En outre, les nappes phréatiques de ce secteur sont parmi
celles qui ont le plus souffert de la surexploitation de l'an
dernier sans avoir pu se recharger. Les rivières emblématiques
comme le Pamproux ou le Magnerolles ont subi des « assecs »
très précoces. Les spécialistes s'inquiètent de la pérennité de
certaines espèces particulièrement représentatives, déjà affaiblies par ailleurs (la fameuse écrevisse à pattes blanches).
A l'inverse, une part du secteur du bassin Mignon-
Courance a pu être relativement abritée du désastre.
La tourbière du Bourdet à Amuré (protégée par un
Arrêté de Biotope) est restée humide cette année. Des
témoignages indiquent que certains puits, paradoxalement, n'ont pas été secs cette année. Un comble :
c'était même un argument en cellule de suivi des
étiages pour réclamer la reprise de l'irrigation sur le
secteur. Cet optimisme est néanmoins à pondérer par
le comportement honteux de quelques exploitants
irrigants, en rive gauche du Mignon, moins encadrés
par les arrêtés charentais maritimes.
Le Marais poitevin présente un comportement différencié mais prévisible. Les secteurs de la Sèvre directement en
aval de Niort (jusqu'à Coulon, et dans une moindre mesure
Arçais) ont souffert plus tardivement malgré une eau asphyxiée. Plus en aval, et surtout en périphérie, les niveaux se
sont vite effondrés, avec près d'un mois d'avance par rapport
à la situation connue depuis quelques années. Le Marais y a
alors alimenté les nappes encore exploitées par les départements voisins (secteurs de la Vendée et de l'Autize).
Pour l'eau potable, la situation est délicate :
Tout l'été, l'accent a été mis sur la ville de Niort.
Étrangement, le fait que cette collectivité ait anticipé
une situation difficile en élaborant a priori un plan de
secours a été une source de préoccupation plus forte
que sur d'autres secteurs où les responsables ont été
plus discrets. Quatre niveaux sont prévus dans ce plan :
le 4e induit des baisses de pression et limitations hors
secteurs prioritaires. A ce jour, nous n'en sommes toujours qu'au niveau 2 : allègement de processus automatiques de traitement pour améliorer le débit, compensé
par un renforcement du suivi sanitaire ; sollicitation de
ressources extérieures (autre syndicat de distribution)
et déclenchement de forages complémentaires (le Chey
et Chat-Pendu pour les connaisseurs).
Mais cette focalisation, bien naturelle compte tenu de
la densité de l'habitat, a masqué les difficultés du sud
du département où des forages agricoles ont du être
mobilisés, sous le contrôle de la DDASS, pour compléter le besoin en Eau Potable. Et surtout, elle a oblitéré
la situation alarmante du secteur du Cébron dont le
remplissage est déficitaire. Récemment, il a été décidé
de le compléter en pompant les eaux du Thouet, lui-
même bien amoindri. Cette décision, malheureusement
inéluctable, peut être lourde de conséquences environnementales (introduction sur le Cébron d'espèces exogènes envahissantes, végétales et animales) malgré les
précautions prises. C'est pourquoi nous avons insisté,
contre l'avis de certains élus, sur le caractère absolument exceptionnel et provisoire de cette disposition.
Et l'an prochain ?
Faute de pluies diluviennes cette fin d'hiver et ce
printemps, les nappes phréatiques risquent d'être
dans un état aussi piteux que l'an dernier. Une fois
passés les pics de débits engendrés par les averses (nos
rivières sont très réactives, mais dans les deux sens) les
sources risquent encore d'être incapables de soutenir
un débit suffisant à une vie aquatique optimum.
Les barrages, que d'aucuns nous annonçaient
comme « la » solution capable de soutenir à la fois l'eau
potable, l'irrigation et le soutien de l'étiage des rivières,
auront du mal à fournir les seuls usages prioritaires :
eau potable et débit dit « réservé » au milieu aquatique.
Et si cette année 2006, était l'année du moratoire du 13
sur-prélèvement agricole ? Une chance serait donnée
aux milieux pour se reconstituer, aux nappes pour se
régénérer. N'avez vous pas remarqué ces temps-ci dans
nos campagnes, plus de semis de blé et autres céréales
moins assoiffées en été ? Si c'est donc possible pour
certains, pourquoi pas pour les autres ?
François-Marie Pellerin.
Deux-Sèvres Nature Environnement 34 - 2 Décembre 2005