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Questions en débat

« Le prix de la nature » est-il réellement le reflet de sa valeur ?

Attribuer un « juste prix » aux actifs naturels suppose que l’on puisse évaluer « au mieux » les dommages environnementaux passés (pour l’indemnisation de dommages, pour une incitation à moins polluer) ou futurs (pour la prise en compte de l’impact environnemental de projets). Cependant, les analyses critiques des méthodes d’évaluation nourrissent des controverses sur la validité des chiffres produits.

En tout premier lieu, ces méthodes sont limitées par des défauts d’informations. La valeur que l’on attribue à un bien naturel dépend en effet de nombreux paramètres incertains. Par exemple, le coût d’une tonne de GES est lié à l’ampleur des conséquences futures du changement climatique, à l’évolution des nouvelles technologies et des modes de vie, aux préférences des générations futures…points sur lesquels l’incertitude est grande. Cela pose la question de l’échelle temporelle et spatiale des impacts. C’est pourquoi, de nombreux scenari sont souvent proposés.

En second lieu, les valeurs monétaires calculées peuvent en e%et varier considérablement, en particulier au niveau du calcul de la valeur de non-usage. Cette dernière est en e%et très dépendante des préférences de chacun. Autant la valeur d’usage renvoie à des bénéfices collectifs, autant la valeur de non-usage, en particulier la valeur d’existence, renvoie à l’appréciation subjective des individus : deux personnes n’accorderont pas forcément la même valeur à l’existence d’un paysage ou à l’existence de la baleine.
C’est pourquoi, les méthodes de calcul basées sur les préférences déclarées des individus (comme celle de l’évaluation contingente) sont souvent remises en cause (inclinaison pour surestimer les préférences, introduire des réponses fausses…pour influencer les résultats de l’étude).

Mais bien souvent, la valeur de la nature est difficilement estimable ou trop importante. Comment pourrait-on mesurer, par exemple, la valeur d’existence d’une espèce, le coût de la disparition d’une espèce, ou bien mesurer le coût de la rupture de l’équilibre écologique et ses conséquences ?

Enfin, des coûts de dommages trop élevés ne sont ni économiquement, ni socialement acceptables et donc rarement retenus.
De fait, les mécanismes de régulation sont souvent indépendants du coût réel des dommages.

Un tel système de prix est alors une représentation incomplète de la valeur réelle de la nature.

L’idée même de prix ne prédispose-t-elle pas à l’idée que la nature puisse s’acheter ?…que le risque de spéculation puisse s’immiscer ?

Il n’est pas rare de trouver des oppositions fortes au recours à l’évaluation monétaire des ressources naturelles suivant l’argument qu’elles conduisent à une marchandisation de l’environnement. Les conséquences sont importantes. Le fait par exemple qu’un aménageur ou qu’un promoteur puisse convertir les impacts résiduels de son projet en acquérant autant d’unités de biodiversité qu’il en aura détruit (« renaturer » ailleurs) peut favoriser la poursuite de la dégradation de la nature en toute bonne conscience, puisqu’il en aura le droit s’il en a les moyens. La compensation financière pourrait devenir « une licence de destruction » de la nature. Le seul intérêt serait alors celui de l’organisme en charge du système (souvent une banque). Habilité à transformer les territoires en actifs financiers, il pourrait avoir l’avantage de spéculer.

De même, avec n’importe quel permis négociable, le bien acquis devenant marchand peut entraîner spéculation.

Enfin, il est très difficile de concevoir de mettre un prix sur la nature (qui peut être assimilé à un droit à polluer ou à détruire, lui-même assimilé à un droit de propriété sur la nature) alors même qu’elle représente un bien commun.

Est-il éthique d’évaluer la nature ?

L’économie évalue la nature ; une idée choquante pour bon nombre de citoyens pour qui la nature, le vivant, n’a pas de prix. La monétarisation de la nature correspond à faire abstraction de l’éthique et à dévaloriser les biens publics mondiaux. Cette idée est particulièrement mise en avant dans le cadre de l’évaluation de la biodiversité.

Aujourd’hui, l’Homme considère que la dégradation de la nature et de ses fonctions implique un dommage à son encontre et une diminution de son bien-être. Ainsi, l’obligation de préserver l’environnement, si elle existe, reste principalement dérivée des intérêts humains de préserver les supports de la vie sur Terre.

Les instruments de marché ne promulguent-ils pas une approche trop « anthropocentrée » de la protection de la nature ?

Cette politique par les prix analyse la protection de l’environnement dans l’optique exclusivement économique. Elle peut s’apparenter en cela à une approche trop « anthropocentrée » de la protection de la nature. Celle-ci énonce en effet que la poursuite de la croissance économique reste possible avec des contraintes environnementales. Elle s’inscrit dans le cadre d’une théorie économique dominante.
La nature n’a qu’une valeur instrumentale ; une logique qui revient à maximiser les compensations marchandes de la destruction de l’environnement. On compte sur les progrès techniques et scientifiques pour réparer tout dommage.
L’économie englobe la sphère environnementale ; elle est identifiée comme une priorité.

L’évaluation économique se place alors dans une vision utilitariste de la nature (la nature est ressource) et se définit en référence au bien-être humain. C’est au bénéfice de l’Homme qu’il faut la protéger, une protection très dépendante des comportements des agents face aux instruments économiques, souvent ex-post et à valeur compensatoire, laissant une large place au « correctif » par rapport au « préventif ».

De la même façon, cela peut sous-entendre que la nature ne peut que se dégrader et l’on reste plus dans une logique de « réparation » de dommages.

Théorie : L’approche anthropocentrée s’oppose à deux autres approches :
—> Une approche dites « écocentrée » insiste sur l’existence des limites naturelles. La croissance économique ne peut être durable si elle menace son support écologique. La nature est un capital qu’il convient de préserver. Elle fournit des services fondamentaux ainsi que des valeurs de non usages uniques et irremplaçables. Elle prône donc une gestion mesurée, rationnelle et scientifique des ressources naturelles, une protection de la nature de type « conservationniste ». Elle impose le respect de la nature en tant que lieu habitable pour l’Homme.
L’Homme, et par là-même le système économique, fait partie de la nature. L’Homme pro$te des services rendus par la nature mais ces productions se doivent d’intégrer la contrainte de régénération des ressources naturelles.

—> Une approche dites « biocentrée », défend une conception « préservationniste » de la nature, qui justi$e la protection intégrale de la nature pour la valeur que celle-ci possède en elle-même. La nature a une valeur intrinsèque, indépendante de l’utilité qu’en ont les humains. La valorisation et la monétarisation de la nature correspond alors à une dévalorisation de cette dernière.

Basée sur des considérations éthiques, cette approche correspond à une critique radicale des modes de production et consommation de notre société. La protection de la nature n’est alors compatible qu’avec une décroissance économique.

Ces différentes approches : « anthropocentrée », « écocentrée », « biocentrée », conditionnent la valeur que l’on souhaite associer à la nature et la façon dont on souhaite privilégier sa protection.

Vers une économie durable ou repenser le développement ?

Aujourd’hui, les enjeux sur la nature sont tels que les réflexions se tournent vers l’exploration de nouvelles voies qui satisfassent au besoin de croissance économique, de responsabilité sociale et de préservation de la nature ; celles qui seront à même d’avancer vers une mutation écologique de l’économie et donc de promouvoir de nouveaux modèles comportementaux des agents économiques basés sur de véritables choix de « prévention ».

L’ensemble des secteurs de la société est concerné : les entreprises (concept de Responsabilité Sociétale de l’entreprise…), les agriculteurs (initiatives volontaires de modes de productions contribuant à l’entretien des écosystèmes…), les citoyens (comportements d’achat favorable à l’environnement…), les collectivités territoriales (nouveaux mode de gouvernance, soutien à la recherche et à l’innovation, aux éco-industries…).

Les conditions de fonctionnement d’une telle économie- nécessitent cependant la mise en place de plans stratégiques de long terme. L’action publique, couplée à un nouvel esprit civique, doit y jouer un rôle fondamental.

Possible ou utopique ? un tel mode de développement reste de toutes les façons subordonné à une réelle volonté politique.

Pour un bon usage de la nature ?

Vers une responsabilisation individuelle ? et une réelle volonté politique ?

- L’air, l’eau, la biodiversité ont une valeur sociale qui reflète leurs multiples usages et non usage. Traduire cette valeur sociale en valeur monétaire, c’est vouloir prendre en compte les différentes raisons qui fondent l’intérêt de les préserver (ne plus raisonner en termes de dommages à la nature, mais en termes d’intérêts à la protéger).

- L’évaluation des services rendus par la nature doit alors devenir un outil de sensibilisation et de mobilisation au-delà de sa fonction de diagnostic et d‘analyse afin d’orienter les comportements vers un mode de développement basé sur une logique plus « écocentrée », une logique « d’ échange avec la nature ».

- L’approche réglementaire reste prépondérante.

- Les instruments économiques, notamment les mécanismes de marché (taxes, permis négociables), peuvent trouver leur place mais doivent être une modalité de fonctionnement des institutions parmi d’autres.

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